Ceux qui consultent un naturopathe ne le crient pas sur tous
les toits. Avant de se dévoiler auprès de leurs amis, les adeptes de
cette discipline non homologuée tâtent d'abord le terrain, vérifient si
ceux-ci fréquentent les magasins bio, s'ils ont une opinion favorable à
l'homéopathie, s'ils traquent, comme eux, la mention "huile de palme" au
dos des paquets de biscuits. Car, sinon, la sanction est immédiate,
comme le raconte Isabelle, qui s'est heurtée, plusieurs fois, à
l'incompréhension: "Toi, tu vois un naturopathe? Mais ce sont des
charlatans!" Pourtant, le cercle des initiés ne cesse de s'agrandir, à
en juger par le nombre croissant de professionnels se revendiquant
aujourd'hui de cette spécialité. Ils sont désormais 500 affiliés au
registre des naturopathes (1), géré par les établissements qui
organisent les formations. Et un millier d'autres exercent hors de ce
cadre, selon Daniel Kieffer, directeur de la principale école, le Collège européen de naturopathie traditionnelle holistique (Cenatho).
Un
phénomène limité aux citadins aisés et branchés? Pas du tout. Pour un
naturopathe des villes qui se vante, sur son site, d'exercer "dans les
spas de différents palaces parisiens", on trouve aussi un
naturopathe des champs comme Guy Lalière,
dont les clients viennent de partout en Auvergne et de tous les milieux
sociaux. En majorité féminine, la clientèle se tourne généralement vers
cette discipline quand elle s'est déjà familiarisée avec des médecines
douces bien établies, comme l'ostéopathie ou l'acupuncture. La
naturopathie, avec sa réputation un brin sulfureuse, constitue l'étape
d'après. Elle représente la prise de risque que l'on s'autorise, après
avoir trouvé son salut dans les alternatives à la médecine classique et
ressenti le besoin de pousser plus loin.
D'un praticien à l'autre, le discours varie...
Marion,
étudiante à Strasbourg et écolo convaincue, est arrivée à la
naturopathie par son médecin homéopathe. Devant ses problèmes de
circulation, il lui a conseillé de consulter... son épouse, formée à
cette discipline. Claire, journaliste à Paris, soigne ses bobos et ceux
de ses enfants avec des huiles essentielles. Un après-midi où cette
adepte du bio se réapprovisionnait dans la boutique de son quartier, la
responsable du magasin, Isabel, à la fois naturopathe et
phytothérapeute, lui a proposé une consultation dans son cabinet, à
l'étage. Depuis, la jeune femme y retourne une ou deux fois par an.
Enfin, beaucoup se laissent tenter par cette approche thérapeutique dans
l'espoir de résoudre leurs problèmes de poids.
Mais qu'est-ce,
au juste, qu'un naturopathe? "Un éducateur de santé, répond Daniel
Kieffer. Nous délivrons des conseils sur l'alimentation, l'hygiène
corporelle, la gestion du stress, le contact avec les éléments naturels,
la qualité du sommeil ou de la respiration, et nous apprenons à nos
clients à avoir une conscience écologique. Cela peut aller jusqu'à les
accompagner faire leurs courses dans les magasins bio, pour leur montrer
comment lire les étiquettes." Certains d'entre eux se sont également
formés aux plantes médicinales. "La naturopathie ne pose pas de
diagnostic et ne propose pas de traitement de maladie", précise Daniel
Kieffer. De 10 à 20% des praticiens viennent cependant du secteur
médical ou paramédical, selon lui. Ruth, installée à Troyes (Aube)
depuis treize ans, a ainsi constaté que sa "qualité d'infirmière
rassurait les clients".
Certains s'intitulent "coach en hygiène
de vie". D'un praticien à l'autre, le discours varie en fonction des
qualifications et... de l'imagination, la profession n'étant pas
réglementée. L'un prône les "cures de détoxination" ; un autre "enseigne
les lois de la nature" et propose d'"acquérir cette force vitale qui
permet l'auto-guérison". La séance coûte en général de 50 à 100 euros et
dure entre une heure et une heure et demie.
Qu'en disent les
clients? Didier, 49 ans, famille d'accueil du côté de Reims, a
radicalement changé son mode d'alimentation après avoir consulté sa
naturopathe pour la première fois, il y a cinq ans. Il a remplacé les
quiches par des légumes, la viande rouge par de la viande blanche, le
sucre par du sirop de riz. Une fois par semaine, il dîne d'un bouillon
de légumes et d'une compote. "Je consulte ma naturopathe tous les six
mois à peu près, dès que je sens que je manque de vitalité",
confie-t-il. Il dépense jus-qu'à 150 euros par mois en appliquant ses
conseils, une note qui grimpe vite à cause du prix des huiles
essentielles.
L'expérience de Marion, l'étudiante de Strasbourg,
montre que le dérapage n'est pas exclu. Ses problèmes de circulation ont
disparu, dit-elle, depuis qu'elle mange salé le matin, évite les
sucres, les graisses animales et boit des infusions de cassis. Mais elle
s'étonne encore que sa naturopathe lui ait conseillé d'arrêter la
pilule contraceptive pour passer à la méthode des températures, connue
pour son manque de fiabilité. "Je ne voulais plus me gaver d'hormones,
alors, en effet, j'ai arrêté la pilule, déclare-t-elle. Mais j'utilise
quand même des préservatifs!"
De son côté, la commission d'enquête du Sénat
qui s'est penchée sur l'influence des mouvements à caractère sectaire
dans le domaine de la santé s'alarme de voir la naturopathie associée à
l'iridologie, une technique controversée fondée sur la configuration de
l'iris de l'oeil. Dans leur rapport du 3 avril 2013, les sénateurs
émettent les plus grands doutes quant à l'affirmation des iridologues
selon laquelle "les yeux marron prédisposent à des maladies telles que
kystes, humeurs, calculs, troubles hépatiques ou pancréatiques"...
"Il existe aussi des puristes de la détox"
Pour
sa part, le directeur du Cenatho affirme ne pas avoir connaissance de
dérives graves ayant mis la santé de clients en danger. Mais il
reconnaît que des naturopathes peuvent commettre des "maladresses". Un
exemple? "Je vois par exemple des praticiens obsédés par les candidoses
[des mycoses intestinales], une préoccupation qui nous vient des
Etats-Unis, affirme Daniel Kieffer. Ils mettent leurs clients à la diète
avec une éviction totale des fruits et des sucres pendant six mois à un
an. Cela m'inquiète, car un tel régime est source de carences." Un
autre exemple ? "Il existe aussi des puristes de la détox, qui prônent à
l'excès l'hydrothérapie du côlon, ajoute-t-il. Leurs clients peuvent
faire jus- qu'à 15 séances en six mois, alors que deux ou trois séances à
quelques semaines d'intervalle suffisent." Si c'est le directeur du
Cenatho qui le dit...